Vos tags adversaires
Bien les construire, les exploiter, et déjouer les pièges statistiques qu'ils vous tendent.

Gandalf
Co-fondateur de Poker Sciences

Le chapitre précédent vous a montré la seule catégorisation que Poker Spin Tracker gère entièrement pour vous : fish ou reg. Les tags sont l'étape d'après : vos propres étiquettes, posées sur les adversaires de votre choix.
Les tags sont un outil très puissant mais aussi très piégeux. Un tag calculé par règle repose sur les stats individuelles d'adversaires que vous n'avez parfois croisés que dix mains. Les analyses groupées qui en découlent peuvent alors être complètement fausses, tout en paraissant solides.
Ce chapitre se lit donc en deux temps : d'abord construire et exploiter ses tags proprement, ensuite comprendre, chiffres à l'appui, les biais statistiques qu'ils peuvent fabriquer.

Deux façons de tagger : à la main ou par règle
Le tag manuel
C'est le geste le plus simple : vous repérez un joueur, vous lui collez une étiquette. Le même menu à cocher est accessible, par exemple, depuis la page Joueurs, le HUD, le Replayer, la fiche joueur ou le récapitulatif d'import.
Vous y cochez les tags de votre choix, et l'entrée Nouveau tag permet d'en créer un à la volée, aussitôt assigné au joueur.

Un tag posé à la main porte la mention « manuel » dans la page Joueurs, et il est prioritaire : les recalculs automatiques ne le retirent jamais. C'est vous qui décidez, le moteur s'incline.
Le tag par règle
C'est la version automatique : vous définissez des conditions chiffrées (par exemple « PFR ≤ 15 % »), et le tag s'applique tout seul à chaque adversaire qui les respecte, sur l'ensemble de votre base.
Les assignations sont recalculées à trois moments :
- à chaque import, pour les adversaires présents dans les mains importées ;
- à la création ou modification d'une règle, pour ce tag sur toute la base ;
- au clic sur Recalculer les stats dans la page Joueurs, qui refait une passe complète.
Comme pour le classement fish / reg, les rooms anonymisées (GG Poker) sont hors jeu : impossible de suivre un adversaire d'un tournoi à l'autre, donc aucun tag personnalisé ne peut lui être posé. Le menu est simplement désactivé pour ces joueurs.
Construire une règle de tag
Le panneau de création vous demande un nom, une couleur, et surtout des conditions, que vous ajoutez une par une et qui s'empilent en cartes. Cinq onglets organisent le travail :

| Onglet | Ce qu'il fait |
|---|---|
| Stats générales | Pose une condition sur une stat du catalogue (VPIP, PFR, Limp, Open shove, 3-bet, C-bet…) |
| Précis | Pose une condition sur une ligne d'action exacte que vous construisez street par street |
| Volume | Pose une condition sur le nombre de mains jouées contre le joueur |
| Stack effectif | Restreint toute la règle à une fourchette de tapis (en bb) |
| Buy-in | Restreint toute la règle aux buy-ins de votre choix |
Les trois premiers onglets posent des conditions ; les deux derniers ne posent rien, ils restreignent la fenêtre de mesure de toutes les conditions à la fois.
Une règle « Open shove BTN > 10 % » restreinte aux stacks 20 bb+ ne mesure ce taux que sur les mains où le tapis effectif dépassait 20 bb.
L'onglet Stats générales, votre point de départ
Le catalogue regroupe près de 70 stats : tout le préflop (VPIP, PFR, Limp, Open shove, ISO, 3-bet, et toutes les réactions Fold vs / Call vs), l'agression postflop (C-bet, 2-barrel, donk, probe, stab…), la défense postflop (fold, call ou raise face à chaque type de mise) et l'abattage (WWSF, WTSD, W$SD).
Chaque condition porte en plus son propre périmètre, réglable dans la colonne de droite :
- Format : 3-max, Heads-up, ou les deux ;
- Positions : BTN, SB, BB, et leurs déclinaisons face à chaque adversaire ;
- Type de pot (pour les stats postflop) : raise pot, limp pot, ISO pot, 3-bet pot ;
- Vs : mesurer la stat contre tout le monde, contre vous seulement, ou contre les porteurs d'un autre tag.
Une fois la condition posée, sa carte vous laisse régler trois choses : l'opérateur (>, ≥, <, ≤ ou « entre »), le seuil en pourcentage, et le plancher d'échantillon « sur ≥ N opportunités ». Nous reviendrons longuement sur ce dernier réglage : c'est lui qui sépare un tag fiable d'un tag mensonger.
L'onglet Précis, pour les lignes exactes
Quand aucune stat du catalogue ne correspond, vous construisez la séquence d'actions vous-même, street par street, avec des jokers « ? » pour les actions indifférentes. La dernière action de la ligne est celle qu'on mesure : « limp puis fold face à un ISO », « check-raise river », etc.
C'est le même constructeur que le filtre Ligne d'actions de la Review, détaillé dans le chapitre Le panneau Filtre : si vous savez vous en servir là-bas, vous savez construire un tag Précis.
Combiner les conditions
Dès que la règle compte deux conditions, un sélecteur « Le joueur doit respecter » apparaît : Toutes les conditions (ET) ou Au moins une condition (OU). Une règle peut en cumuler jusqu'à dix, mais vous verrez plus bas qu'une bonne règle en compte rarement plus de deux ou trois.

Exemple guidé : le tag « Sur-foldeur vs shove ». Onglet Stats générales, stat Fold vs OS (fold face à un open shove), condition > 60 % sur ≥ 8 opportunités. Ajoutez une condition Volume ≥ 50 mains en ET, choisissez un nom et une couleur, validez.
Vous obtenez la liste des habitués qui foldent trop face aux tapis : contre eux, open-shovez plus large, notamment depuis la SB.
Le piège fondamental : des adversaires croisés dix mains
Les tags calculés reposent sur les stats individuelles de chaque adversaire, mesurées uniquement sur les mains que vous avez jouées contre lui. En Spin, cet échantillon est souvent minuscule : une dizaine de mains pour la plupart des joueurs.
À ce volume, un VPIP ou un taux de 3-bet reflète surtout le hasard. Avec le réglage « sur ≥ N opportunités » laissé à 1, un joueur qui 3-bet sa seule occasion peut déjà être classé agressif. Augmentez ce plancher avant de faire confiance au tag.
Et il y a plus vicieux : la régression vers la moyenne
Prenez un tag « VPIP ≥ 55 % » calculé sur une dizaine de mains. Qui tombe dedans ?
Les vrais joueurs loose, bien sûr. Mais aussi tous les joueurs ordinaires qui ont simplement reçu de bonnes cartes pendant ces dix mains. Et comme les joueurs ordinaires sont beaucoup plus nombreux dans le pool, ils finissent majoritaires dans votre cohorte.
Dans l'autre sens, le joueur réellement loose qui a reçu dix mains injouables passe à travers le filtre et n'y entre jamais.
Résultat : votre cohorte « VPIP ≥ 55 % » joue en réalité nettement moins de 55 % des mains. Le seuil que vous avez fixé n'est pas le niveau réel du groupe, c'est le sommet d'une vague de hasard.
Un ajustement calibré sur le chiffre affiché sera donc trop violent par rapport à ce que ces joueurs font vraiment.
Un tag par règle n'est fiable que si vous exigez l'échantillon : montez le « sur ≥ N opportunités », ajoutez une condition Volume. Sans plancher, vous taggez du bruit.

Le biais qui fabrique de la fausse chance
Voici maintenant le piège le plus sournois des tags, celui qui justifie à lui seul cette seconde moitié de chapitre. Imaginez : vous activez le tag Agressif, puis vous filtrez votre tableau de bord sur les spins où un adversaire porte ce tag. Vous découvrez alors :
Ma courbe de chips est très au-dessus de mon CEV, et le badge Run Luck me dit que j'ai eu beaucoup de chance. Je gagne mes flips contre les agressifs !

Non. Tous les utilisateurs du tracker voient la même chose avec ce filtre, quelle que soit leur vraie chance. Ce n'est ni un bug du CEV, ni un problème de filtre : les deux courbes sortent exactement des mêmes mains. C'est un biais de sélection, et il vaut la peine d'être compris pas à pas.
Le mécanisme, en trois temps
- Quand un adversaire affiche-t-il un VPIP, un PFR ou un % d'open shove élevés sous vos yeux ? Surtout en heads-up, où tout le monde joue beaucoup plus large, et quand les tapis sont courts, en mode push/fold. Ses stats observées explosent dans ces phases-là.
- Or vous n'atteignez le HU d'un Spin que si vous avez survécu au 3-max, très souvent en gagnant votre flip. Les longues phases de HU, celles qui gonflent les stats agressives de vos adversaires, appartiennent aux tournois où vous avez déjà accumulé des jetons.
- Le tag étant calculé sur ces mêmes mains, filtrer « vs joueurs observés agressifs » revient en grande partie à sélectionner les tournois où vous avez gagné vos all-ins. La courbe de chips décolle du CEV par construction.
Nous avons mesuré cet écart entre chips gagnés et CEV, tournoi par tournoi, sur une base de test de plusieurs dizaines de milliers de spins :
| Composition filtrée | Écart moyen entre chips gagnés et CEV |
|---|---|
| Aucun filtre (base entière) | ≈ 0 : le CEV est sain |
| Les 2 adversaires taggés Fish | ≈ 0 : aucun biais |
| Les 2 adversaires taggés Agressif | ≈ +5 jetons de « chance » fantôme |
Et la preuve que le coupable est bien le petit échantillon : le biais est massif quand le tag repose sur peu de mains, et il disparaît complètement quand les adversaires taggés ont un vrai historique.
| Historique des adversaires taggés | Écart entre chips gagnés et CEV |
|---|---|
| Moins de 20 mains | ≈ +13 jetons |
| De 20 à 49 mains | ≈ +11 jetons |
| De 50 à 199 mains | ≈ +4 jetons |
| 200 mains et plus | ≈ 0 : le biais disparaît |
Le même mécanisme joue en sens inverse pour les profils passifs. Un adversaire vous paraît passif surtout quand vous le voyez peu jouer, donc pendant les phases profondes du 3-max : celles où les trois tapis sont encore proches et où personne n'a pris l'avantage.
Filtrer « vs passifs » revient donc à sélectionner les tournois où vous n'avez jamais pris le contrôle des jetons, souvent ceux où vous avez été éliminé tôt. La courbe de chips passe cette fois sous le CEV : fausse malchance.
Ce biais ne se corrige pas en « ajustant » le CEV, et il ne disparaît pas non plus avec un tag posé à la main : si vous taggez « agressif » les joueurs que vous avez vus relancer sans arrêt, votre œil opère exactement la même sélection que la règle. Le badge Run Luck lui-même sera trompé : il mesure honnêtement un échantillon malhonnêtement choisi.
Ce piège n'est qu'un exemple. La mécanique qui le produit (des stats mesurées joueur par joueur sur peu de mains, puis lues à l'échelle d'un groupe) en fabrique plusieurs autres, plus discrets. Les voici.
Les autres biais des tags calculés joueur par joueur
Trois autres pièges, à connaître avant toute analyse par cohorte.
Le contexte d'observation change tout
Par défaut, une condition agrège tous les formats et toutes les positions. Deux joueurs au même VPIP mesuré peuvent être très différents : un joueur serré que vous n'avez croisé qu'en HU, et un joueur réellement loose vu en 3-max. Le premier n'est pas agressif, il a juste été observé dans un contexte où tout le monde l'est.
C'est exactement pour ça que le périmètre par condition existe : bornez le format, la position et le stack effectif quand la stat en dépend.
Le tag actuel s'applique à tout l'historique
Un tag n'est pas enregistré main par main. Il est attaché au joueur selon les informations disponibles aujourd'hui, puis appliqué à toutes vos mains contre lui, même lorsqu'il jouait différemment à l'époque.
Votre analyse porte donc sur les joueurs actuellement classés dans ce profil. Si de nouveaux imports font changer leur tag, les anciennes mains incluses dans le filtre changeront elles aussi.
Le volume sélectionne des regs
Exiger 200 mains d'historique élimine le biais de sélection, mais crée un autre effet : ne restent que les habitués de vos limites, structurellement plus regs que le field. Une cohorte à gros volume ne représente plus votre pool moyen : elle représente ses joueurs les plus assidus.
Aucun de ces biais n'est un défaut du tracker : ce sont les limites mathématiques de stats individuelles à petit échantillon. Le tracker vous donne les garde-fous. C'est à la construction du tag de les utiliser.
Les bonnes pratiques pour créer un tag
Tout ce qui précède se condense en une courte liste de réflexes :
- Exigez un échantillon, sur les deux plans. Les deux réglages ne mesurent pas la même chose (voir juste en dessous) : montez le « sur ≥ N opportunités » de chaque condition à 8 au minimum, comme les tags suggérés, et ajoutez une condition Volume ≥ 50 mains dès que le tag servira à une lecture fine.
- Préférez les stats stables aux stats de phase de jeu. Le limp et le PFR décrivent un joueur. Le % d'open shove ou d'all-in décrit surtout son stack du moment. Si vous utilisez une stat de phase, bornez le stack effectif et la position pour comparer du comparable.
- Restez sobre : deux ou trois conditions maximum. Une règle simple se comprend, se vérifie et se corrige. Une règle à huit conditions est un tag que vous ne saurez plus relire dans un mois.
- Partez des deux tags suggérés. Passif et Agressif sont calibrés sur un large volume : activez-les, observez-les, et ne créez vos propres variantes qu'ensuite.
Opportunités et volume, ce n'est pas la même chose
Le « sur ≥ N opportunités » compte les occasions de mesurer cette stat précise. Un joueur peut avoir 300 mains d'historique contre vous sans avoir presque jamais eu à répondre à un open shove : son « Fold vs OS » repose alors sur deux ou trois occasions, et la condition ne veut plus dire grand-chose.
La condition Volume, elle, compte les mains jouées contre vous, tous spots confondus. C'est la profondeur générale de votre historique sur ce joueur.
Les deux planchers sont donc nécessaires : le premier garantit que la stat a vraiment été mesurée, le second que le joueur est réellement connu de votre base.
Le meilleur test d'un tag : sauriez-vous dire en une phrase ce que vous ferez différemment contre ses porteurs ? Si la réponse est floue, le tag est inutile.
Ce qu'il faut retenir
• Deux façons de tagger : à la main, ou par une règle chiffrée qui s'applique toute seule.
• Tout se gère dans la page Joueurs, onglet Tags : les tags par défaut, les deux tags suggérés (Passif et Agressif), et les vôtres.
• Une règle, c'est une condition (une stat, un seuil) et un périmètre (format, position, stack…).
• Exigez toujours un échantillon. En Spin, vous ne croisez la plupart de vos adversaires qu'une dizaine de mains : sans plancher, un tag ne mesure que du hasard.
• Un tag fragile fabrique des biais, et il y en a beaucoup. Méfiez-vous de tout ce que vous lisez sur une cohorte taggée.
• La règle d'or : les tags pour jouer, les profils Fish / Reg pour juger vos résultats.




